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Le blog de Souffles d'Asie

Nostalgique canne à pêche

11 Octobre 2011 , Rédigé par soufflesdasie Publié dans #critique de livre

 

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Prix Nobel 2000 de littérature, Gao Xingjian accorde dans ses écrits, une grande importance à la langue et cherche à lui rendre son importance, effectuant ainsi un véritable travail de linguiste. Cela lui permet, outre de tirer parti des richesses grammaticales qu'offre le chinois, de faire preuve d'une grande inventivité.

Un artiste francophone aux multiples talents

Gao Xingjian est né en 1940 à Ganzhou dans la province du Jiangxi, dans l'est de la Chine. Touche à tout, il est tour à tour écrivain, poète, traducteur, dramaturge, critique et peintre. Il est aujourd'hui citoyen français. Durant la révolution culturelle il fut envoyé en camp de rééducation et brûla tous ses écrits. Il n'eut la possibilité d'être édité et de voyager qu'en 1979. Durant les années 1980, il publia essais, romans, drames et nouvelles en Chine. Parmi ceux-ci, " premier essai sur les techniques du roman moderne " donna lieu à une violente polémique sur le modernisme et le réalisme en littérature. Plusieurs des ses pièces de théâtre expérimentales introduisirent le théâtre de l'absurde sur la scène chinoise. Mais " Arrêt de bus ", la pièce qui fit sa réputation (1983) fut condamnée durant la campagne contre " la pollution intellectuelle ". En 1986 " L'autre rive " fut interdite et depuis aucune de ses pièces ne sont produites en Chine. Il quitta la Chine en 1987 et s'installa un an plus tard à Paris en tant que réfugié politique. Depuis " La fuite ", traitant des massacres de 1989 il est déclaré persona non grata par le régime et ses travaux interdits. " La montage de l'âme " et " Le livre d'un homme seul " sont ses deux romans les plus populaires. Ses peintures à l'encre firent l'objet d'une trentaine d'expositions internationales et c'est lui-même qui illustre les couvertures de ses livres.


Un premier pas en direction de la montage de l’âme

C'est avec limpidité, fraîcheur et simplicité, que les mots de Gao Xingjian s'enchaînent, naturellement. La fluidité et la densité de son écriture sont d'autant plus étonnantes que chaque mot semble choisi avec minutie. C'est, en effet, une langue très travaillée où l'auteur a traqué chaque ornement superflu. Ce dépouillement nécessite une très grande maîtrise de la langue à laquelle n'est certainement pas étrangère sa pratique de la traduction. Plus que des histoires avec une intrigue, ce sont plutôt des instants ordinaires qui se déroulent sous les yeux du lecteur. Gao Xingjian nous emmène dans ce que le quotidien a de plus précieux et de moins banal. Une lune de miel, un accident, une noyade sont peut-être des instants d'une platitude affligeante pour un journaliste et son public mais le sont beaucoup moins si l'on se place à l'échelle des individus qui les vivent. En outre, l'auteur joue avec les frontières physiques du roman en intégrant le lecteur à l'histoire parfois de manière très intime comme le théâtre contemporain dissout l'espace de la scène. Cela fonctionne si bien que l'on est ému lorsque l'un des personnages nous interpelle ou que l'on assiste à un accident de circulation. Nous ne sommes pas lecteur mais spectateur, voire bien plus. Même si ces instants quotidiens revêtent un caractère d'" instantanés " (titre d'une des nouvelles) emprunté au monde visuel, les tragédies du passé et leurs marques sont évoquées en filigrane avec une extrême pudeur et sans parti pris. Ainsi l'auteur semble nous faire part de la nostalgie, des souvenirs et paysages en ruines, outragés par l'industrialisation, présents dans le cœur et la vie des Chinois d'aujourd'hui. La mort et la douleur sont sans cesse présentes malgré la sérénité qui paraît n'être qu'une façade. Il suffit pour s'en convaincre d'observer sur la couverture la silhouette d'un homme face à un immense tourbillon sur le point, peut-être, de l'emporter.
Ce qui m'a frappé au premier abord, c'est toute l'épaisseur du mystère que représente l'esprit chinois pour un occidental. Difficile de saisir la douleur à travers des visages impassibles, déterminés à sourire malgré tout. Difficile de comprendre les regrets, la nostalgie devant cette volonté de suivre le progrès et de vivre par dessus tout. Ainsi, un voyage en Chine m'a ouvert les yeux sur la face cachée et mystérieuse que recèlent ces nouvelles. A mon retour, ce sont des récits très différents, presque méconnaissables, que j'ai relus. Et pourtant, j'ai le sentiment que ces récits n'ont pas livré tous leurs secrets…
La nouvelle, souvent délaissée par les Français, est une forme d'écrit très riche. Sa brièveté pousse les auteurs à épurer leur langue. Cet aspect elliptique en renforce la magie et transforme souvent le lecteur en acteur. Art littéraire à part entière, elle permet, en outre, de faire un premier pas à la découverte d'un auteur. Une sorte d'échauffement en somme pour appréhender son style et son univers. Si l'on est conquis, il ne reste plus qu'à monter la marche suivante et opter pour l'un de ses romans. Le pari me semble gagné, " Une canne à pêche pour mon grand-père " m'a donné non seulement envie de lire " La montagne de l'âme " mais aussi de découvrir les œuvres théâtrales de Gao Xingjian.

 

Nathalie Bernard

 

 

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« Une canne à pêche pour mon grand-père », Gao Xingjian, éd. de l’Aube, 2001, La Tour d’Aigues, 110p.
ISBN2-87678-603-6
Nouvelles tirées de Gei wo laoye mai yugan, Taipei 1989
Et de Zhoumo sichongzou, Taipei, 1996
Traduit du chinois par Noël Dutrait.

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